Phénomène psychosomatique - JA Miller

IX

Quelques réflexions sur le phénomène psychosomatique par Jacques-Alain Miller

 

Si nous voulons poursuivre n≠os recherches dans ce domaine, il me semble essentiel de poser d'emblée : phé­nomène psychosomatique différent de symptôme — PPS ≠ symptôme — et ce, pour la raison précise que nous devons être très exigeants sur la structure de langage du symptôme.

En disant ici « symptôme », je l'entends en effet au sens analytique, dans la définition que nous lui donnons à partir de l'enseignement de Lacan, c'est-à-dire qu'il s'agit d'une formation de l'inconscient qui a structure de langage, qui suppose une substitution que nous disons, en langage de rhétorique, de métaphore, et par là, qui est ouverte au déplacement rétroactif par reformulation, et à une modification du fait de l'émergence d'effets de vérité. Nous avons donc, du symptôme, une défini­tion précise et contraignante

 

A partir de cette ressource de doctrine, nous trouvons immédiatement chez Lacan deux points où cette méta­phore peut être attaquée, la métaphore subjective et la métaphore paternelle. Pour situer le phénomène psycho­somatique, il nous donne, premièrement, une forme d'attaque de la métaphore subjective, qui est l'absence d'aphanisis — holophrase, gel, etc. —, deuxièmement, une attaque de la métaphore paternelle qui met en ques­tion le père, le Nom-du-père, le père du nom, etc.

Par ailleurs, si nous abordons le phénomène psycho­somatique à partir de l'analyse, à partir du champ du langage, nous sommes contraints de le situer comme une limite — ce terme indiquant que le phénomène psycho­somatique, s'il existe dans sa consistance, différente du symptôme, par le seul fait de cette différence, se situe aux limites de la structure du langage ; et nous aurons à justifier pourquoi nous considérons pourtant qu'il y adhère par quelques traits.

Une façon de situer cette limite consisterait à dire que l'Autre y est mis entre parenthèses — ce que, cepen­dant, nous ne pouvons pas avancer, puisque Lacan a utilisé la mise entre parenthèses pour signifier, au con­traire, l'indexation de l'Autre. Il écrit (A), justement pour dire — c'est de l'Autre. Nous ne pouvons donc pas dire que dans le cas qui nous occupe, l'Autre est mis entre parenthèses, mais peut-être pourrions-nous dire que le phénomène psychosomatique, d'une certaine façon, con­tourne la structure de langage. Nous avons même vu, au long des interventions qui sont ici rassemblées, que l'on distingue mal le phénomène du traumatisme, puisque l'on est tenté de parler d'un événement historique, bio­graphique, qui ne se trouverait justement pas transposé par la structure de langage, mais au contraire, en quel­que sorte, directement inscrit. Nous avons donc une absence de transposition très marquante — ce qui cons­titue pour nous un point d'orientation par rapport au symptôme.

Il me paraît simple d'écrire le phénomène psychoso­matique I( ), pour évoquer ce qu'il a de parent avec la fonction du trait unaire prélevé par Lacan chez Freud, mais ici, non indexé de l'Autre du signifiant. Car si vous prenez attention à la façon dont Lacan se réfère à Pav­lov par exemple — dans les pages où il évoque le phé­nomène psychosomatique, au livre XI du Séminaire, qui est une de nos références majeures —, à propos de l'ani­mal, disant que cet animal ne met pas en cause le désir de l'expérimentateur — vous constaterez que c'est dans la foulée de cette référence qu'il introduit le phénomène psychosomatique. Que veut dire de situer ainsi le phé­nomène psychosomatique quasiment dans le registre de l'animal en l'homme ? C'est que ce phénomène ne met pas en question le désir de l'Autre, mais opère un con­tournement de l'Autre — où je vois que se vérifie cette façon d'aborder la question.

Il est certainement essentiel, crucial, de distinguer le symptôme, spécialement hystérique, et le phénomène psychosomatique, précisément en ce que ce rapport à l'Autre est constitutif du symptôme hystérique, ce qui n'est nullement le cas du phénomène psychosomatique, s'il existe.

 

Un S1 absolu

Il me faut maintenant, à l'instar de Lacan, inscrire le phénomène psychosomatique dans une série. Dans le passage du Séminaire XI auquel nous nous référons, Lacan dégage en effet une suite, à partir de la structure signifiante S1-S2 — le signifiant renvoie à un autre signi­fiant, le sujet est représenté par un signifiant pour un autre —, et il construit une catégorie de tous les cas où ce mécanisme de représentation ne fonctionne pas, et où, à chaque fois, peut se poser la question : y a-t-il ou n'y a-t-il pas le sujet ? Il propose une matrice très générale pour tous les cas où l'existence du sujet est pro­prement problématique. Or, dans la mesure où le sujet tel que nous le définissons, le sujet barré est déjà un sujet aboli, disparu, les mots nous manquent pour redou­bler cette proposition et marquer que, dans le phéno­mène psychosomatique, il s'agit d'une atteinte au mode d'être du sujet — le syntagme «mode d'être » étant lui-même problématique. Retenons cependant que dans tous les cas que Lacan ordonne avec les phénomènes psycho­somatiques, et où se rangent la débilité infantile et la psychose — il évoque la paranoïa —, il s'agit d'un niveau où le sujet cesse d'être représenté et où, d'une certaine façon, la discontinuité manque. Ce sont des cas où nous ne sommes pas en présence d'une articulation signifiante, mais où est en fonction la présence ou l'absence d'un signifiant unaire, d'un signifiant privilégié (notre voca­bulaire, une fois encore, n'est pas très adéquat). Un S1, donc, mais en quelque sorte absolu.

 

De quoi disposons-nous pour penser ce S1 ? Nous som­mes pauvres. Nous ramenons le trait unaire bien sûr, puisqu'il s'agit là d'un signifiant unique et non articulé. Nous pouvons ramener le hiéroglyphe, qui, dans une certaine figurativité, peut être érigé de façon hiératique. Nous pouvons ramener la signature, puisque cette signature, à sa limite, est un simple X, qui est la marque que le sujet était là. Remarquons cependant que cet X ne s'inscrit nulle part, qu'il faut l'entourer d'une architecture signifiante : un texte existe, et l'on requiert du sujet illettré qu'il y appose cet X supposé dire son accord, mais encore faut-il que quelqu'un soit présent pour garantir que cet X a bien été tracé par le signataire. Pour un X de signature, tout cet apparat est donc encore nécessaire.

Nous pouvons aussi évoquer le nom propre qui, dans les langues, a cette propriété spéciale de n'être pas tra­duisible, mais aussi de court-circuiter l'Autre du langage ; il traverse les langues et semble faire directement réfé­rence à l'objet sans passer par la médiation de l'articu­lation signifiante. Nous sommes donc tentés de le met­tre en fonction ici.

Ne pourrions-nous pas aussi bien évoquer, pour ce Si, spécialement dans le phénomène psychosomatique, le sceau ? J'ai eu l'occasion d'en voir la fonction puis­que l'on m'a récemment demandé des pièces notariées ; une photocopie ne suffisait pas ; devant le juge, il faut en effet produire l'acte authentique, c'est-à-dire celui où le sceau du notaire est pris dans la trame du papier. Ce sceau pourrait donc être également évocateur pour le phénomène psychosomatique.

 

Cette énumération est bien faire pour vous montrer à quel point nous tournons autour de ce S1 en emprun­tant des références à ce que nous offrent la linguistique, l'expérience, l'ethnologie — nous évoquons même la sca­rification. Nous pourrions également faire appel au silence, ou au cri, comme le fait Lacan dans sa confé­rence à Genève. Le phénomène psychosomatique est-il un cri ? Lacan cependant lui préfère le hiéroglyphe, pré­cisément parce que du cri, on fait un appel — le cri s'adresse à l'Autre. Nous ne nous arrêterons pas à un éventuel cri primaire qui ne s'adresserait pas à l'Autre, mais à cet égard, le hiéroglyphe dont il s'agit avec le phénomène psychosomatique est un hiéroglyphe au désert — celui qui est écrit, et non pas cri. Et n'oublions pas que Lacan définit l'écrit foncièrement comme « pas à lire ». Dans cette conférence, il évoque sans doute la lec­ture, mais le coeur de ce dont il parle est bien l'écrit comme pas à lire, bien distinct de tout appel à l'Autre, dont il est foncier qu'il soit de l'ordre de l'imprimé. Notons ici l'intérêt du passage de la lettre au nombre.

Dès lors qu'après ce grand I — qui pourrait être celui de Imprimé —, nous laissons les parenthèses vides, nous pourrions à l'occasion remplir ces parenthèses avec le rapport a-a', afin de mettre en valeur les phénomènes mimétiques qui viennent par exemple à cette place. Et n'oubliez pas ce que rappelle Lacan dans sa conférence à Genève : « Le psychosomatique est quelque chose qui est tout de même dans son fondement profondément enraciné dans l'imaginaire. » La phrase n'est pas très bien tournée, n'est-ce pas ? Elle aurait pu être abrégée dans sa transcription, et s'il n'avait pas cette valeur, je n'aurais pas laissé « le psychosomatique est quelque chose », mais cela me paraît justement avoir son poids.

Le phénomène psychosomatique est donc un champ de recherche, un champ de recherche pour qualifier ce S1 qui y est en question, pour lequel nous empruntons à tout ce que nous pouvons, sans être certains de dépas­ser le niveau de l'analogie — nous sommes dans les« comme » —, que nous aimerions bien arriver à franchir. Ou alors, il faut dire qu'il y a une valeur de réel dans cet impossible — et le démontrer. Notre intérêt pour la psychosomatique pourrait nous conduire à déplier ces termes avec plus de précision.

L'Autre comme corps

J'ai indiqué comment, à partir de la réflexion sur la représentation signifiante du sujet dans l'enseignement de Lacan, on peut au moins trouver une place pour l'effet psychosomatique. Mais ce n'est qu'un versant ae la question. Beaucoup du travail de la Section clinique depuis plusieurs années — dès 1977-1978, à propos de la psychose — a porté sur la complémentation de cet aspect, qui consiste à rappeler la fonction de la jouis­sance. Il est certain qu'il faut absolument compléter le livre XI du Séminaire de Lacan, où nous empruntons la référence à cette série ordonnée à l'absence d'aphanisis du sujet, par la même série, mais reprise cette fois du côté de cette question : qu'en est-il de la jouissance et de son lieu ? Ceux qui ont suivi les travaux de la Section clinique ont vu ce mouvement se faire et se démontrer assez précisément au fur et à mesure du temps et il a été sensible, dans nos discussions au cours de ces deux journées consacrées à la psychosomatique, que cela est tout à fait présent pour l'auditoire.

Seulement, là encore, nous sommes amenés à faire cer­taines distinctions. Nous rappelons tout d'abord que « la structure incorporée fait l'affect ». De quoi s'agit-il ? — si ce n'est de la structure de langage, en tant qu'elle saisit le corps ; et Lacan y voit l'explication de l'affect. Mais qu'appelons-nous affect ? Quelque chose de foncièrement déplacé — c'est sa définition analytique et sa définition freudienne. C'est donc pour rendre compte du déplace­ment de l'affect que Lacan y implique la structure de lan­gage développée. Or, il est vrai que, à propos du phéno­mène psychosomatique, nous pouvons nous référer à cette phrase, mais justement pour marquer la distinction. Si incorporation il y a, c'est une incorporation non pas de la structure, mais d'un signifiant, et sous la forme d'une certaine imprimatur, d'une certaine fixation.

De la même façon que l'absence d'aphanisis est au principe de toute une série de cas, nous pouvons trou­ver le principe de toute une autre série précisément à partir de la considération que l'incorporation de la struc­ture de langage a sur le corps un effet précis, qui est la séparation du corps et de la jouissance, principe que l'on peut appeler son évacuation, son vidage, le fait que cette jouissance est réservée à certaines zones, dites par Freud érogènes, du corps. Et cela nous conduit à poser le corps — j'avais naguère développé ce thème — comme désert de jouissance — ce qui est en rapport avec le hiéroglyphe au désert. Nous voici donc pourvus d'un nouveau principe, non plus l'absence d'aphanisis mais ce que j'appellerai la jouissance rentrée. Cette jouissance, normalement séparée du corps, est ici rentrée — elle fait retour dans le corps.

A partir de ce point, nous pouvons situer, par exem­ple, la paranoïa, que Lacan définit comme la jouissance comme identifiée au lieu de l'Autre. Et nous savons que cette paranoïa — nous l'avons étudiée dès le début de la Section clinique avec le cas du président Schreber —subit un va-et-vient tout à fait rythmé. Nous connais­sons le style poussé de ces disparitions, qui épousent, en quelque sorte, le mouvement du signifiant — nous en avons le témoignage dans les Mémoires de Schreber.

Nous avons évoqué à propos de la schizophrénie —et il est légitime de le faire aussi à propos du phéno­mène psychosomatique — une certaine forme, un mode spécifique de rentrée de la jouissance dans le corps. Mais nous n'avons pas dans le phénomène psychosomatique la jouissance phallique de la schizophrénie, ni celle, tem­porellement alternative, de la paranoïa ; nous n'avons pas une délocalisation de la jouissance, pas plus que nous n'avons sa localisation « normale » sur ce que l'on appelle les zones érogènes — nous avons une localisa­tion déplacée, une atteinte localisée au corps. La recher­che pourrait donc nous conduire à caractériser au plus près cette atteinte localisée.

Evidemment, nous sommes conduits — tenons-le avec le moins de rhétorique possible — à impliquer une cer­taine coalescence de la fonction signifiante grand I et d'une petit a, déduction faite de ce que, dans le phéno­mène psychosomatique, il n'y a pas chute, mais un cer­tain noeud, comme nous l'avons évoqué dans nos débats. Je dirai même que c'est à cause de cette coalescence que l'on peut trouver des exemples où l'on voit ces phéno­mènes céder à la suggestion. C'est qu'il y a un certain rapport de structure, cette fois-ci, entre la suggestion et le phénomène psychosomatique, qui est — nous ne sortons pas de l'analogie — une suggestion prolongée, en quelque sorte éternisée, ou périodisée.

Cela m'oblige à modifier, ou en tout cas à compléter ce par quoi j'introduisais mon propos, à savoir que le propre du phénomène psychosomatique est la façon dont il contourne l'Autre. Il me faut ajouter : dont il con­tourne l'Autre du signifiant. Car il ne contourne pas le corps comme Autre, avec lequel il interfère au con­traire. Et le phénomène psychosomatique est tout à fait propre à mettre en opération cette définition de Lacan : « L'Autre, c'est le corps. » Nous pouvons même ici don­ner de l'Autre du signifiant et de l'Autre du corps des formules distinctes. Et c'est précisément de ce que, en contournant l'Autre du signifiant, l'Autre du corps vient à, être imprimé, que l'on peut finalement dire avec Lacan : .« Le corps se laisse aller à écrire », où la for­mule « se laisser aller » est tout à fait évocatrice de la complaisance somatique.

Un Autre est donc en question dans le phénomène psychosomatique, mais, loin d'être le lieu de l'Autre qui peut être occupé par un autre sujet, cet Autre est le corps propre. Ici prend sa valeur le fait clinique que nous rap­pelait Roger Wartel, où le corps propre est en effet éprouvé comme le corps d'un autre. Il me semble donc que le corps comme Autre est vraiment une notion qui pourrait permettre d'éclairer notre orientation psychosomatique.

De là, on comprend d'ailleurs pourquoi Alexander s'est spécialement intéressé à ces phénomènes : il s'est voué aux émotions, à la rééducation émotionnelle, donc pré­cisément à ce qui semble, du psychique, court-circuiter la structure de langage, ce qui l'a mené, de façon très logique, à une médecine psychosomatique.

Beaucoup de problèmes sont posés par ce « le corps se laisse aller » de la conférence de Genève. D'une cer­taine façon, nous savons comment qualifier l'Autre du signifiant. Nous disons qu'à l'occasion c'est l'Autre de la garantie, l'Autre qui inscrit, ou bien celui où peu­vent s'inscrire ces paroles qui restent, etc. Mais ici, c'est le corps comme Autre qui vient à prendre acte de ce qui a eu lieu, dans cette liaison ambiguë avec l'événe­ment traumatique. Ce n'est pas l'Autre en quelque sorte idéal du signifiant qui prend acte, mais le corps. Et nous sommes contraints de ne pas nous en tenir à dire que cette prise d'acte est effectuée dans le corps, mais bien par le corps, c'est-à-dire de faire du corps un sujet de la phrase, comme quand nous parlons de l'Autre. Nous sommes donc conduits — et vous ne trouvez cela nulle part ailleurs chez Lacan — à reconnaître au corps une sorte d'indépendance en la matière.

 

Une libido corporéifiée

Nous serions tentés — cela, je le donne sous toute réserve — d'opposer l'hystérique et le psychosomatique, en ce que le symptôme hystérique met spécialement en valeur le rapport à l'Autre du signifiant, à l'Autre du désir, et le phénomène psychosomatique le rapport à l'Autre comme corps, avec ce contournement de l'Autre du signi­fiant. Nous serions tentés de les mettre en rapport, et nous pourrions, pour préciser notre concept de corps, repren­dre la distinction entre le corps et l'organisme telle que Lacan la met en place dans « Position de l'inconscient », où, s'agissant spécialement de l'hystérique, il distingue les limites d'un organisme qui vont plus loin que les limites du corps. Cette topologie nous semble curieuse, car nous penchons naturellement à voir dans le corps une fonction d'extériorité, de forme totale, et à considérer que l'orga­nisme est en quelque sorte à l'intérieur. Lacan, au con­traire, considère comme spécifique de l'être parlant — et spécialement mis en valeur par l'hystérique — que l'orga­nisme va au-delà des limites du corps. Pourquoi ? Parce que l'organisme inclut, à titre de ce qu'il introduit comme organe, la libido elle-même, et justement une libido hors-corps, comme sont hors-corps les objets a. Cet organisme aurait donc pour formule celle d'un corps complété —le corps; plus l'organe non corporel, qui est la libido elle-même. Si vous voulez le dessiner, tracez deux cercles con­centriques, et placez le corps au milieu en délimitant une zone extérieure qui répond à ce territoire libidinal — qui est d'ailleurs repéré dans l'éthologie.

 

Ne pourrait-on pas dire que ce qui est au principe de la série des cas qui nous ont été ici exposés, du point de vue de la jouissance, consiste au contraire à dessiner ce cercle du corps, mais à placer à l'intérieur celui de l'organisme ? En effet le paradoxe, dans le phénomène psychosomatique, consiste précisément en ce que la libido n'est plus un organe incorporel, comme c'est le cas « normal » ou le cas de l'hystérique, mais qu'elle devient « corporéifiée ». Peut-être pourrions-nous voir si, symé­triquement, il ne serait pas question d'un corps inorga­nique. De la même façon que nous évoquons un organe incorporel s'agissant de l'hystérie, cela aurait-il un sens de parler d'un corps inorganique à propos du phéno­mène psychosomatique, et de considérer — si l'on veut aller jusqu'au bout — la lésion comme cette libido corporéifiée ? Le danger serait évidemment de vouloir y faire passer toutes les maladies. Il nous faut donc con­sidérer cette hypothèse comme un cadre, et en fixer les limites.

 

Du phénomène au symptôme

Nous pourrions également inverser le circuit I-S-R en S-I-R, et là où Lacan situe, dans l'expérience analyti­que, le mouvement de symbolisation de l'imaginaire qui se déroule jusqu'à la vérification qu'il y a de l'impossi­ble à dire, le phénomène psychosomatique serait une ima-ginarisation du symbolique culminant dans une forme d'impuissance. Jusqu'où, dès lors, irait la réalisation de l'imaginaire ? Lacan ne dit pas que le phénomène psychosomatique est de l'ordre de la lettre — ce qui le mettrait au niveau du symbolique — mais du nom­bre — soit du réel. La question la plus épineuse pour nous est donc de situer ce qui va de l'imaginaire au réel. Dirions-nous que le phénomène psychosomatique imprime la jouissance au lieu de l'Autre comme corps ? Nous pouvons en effet le dire, sans pour autant pren­dre parti sur la consistance du phénomène psychosoma­tique. Et qu'est-ce qu'une telle assertion modifie en pra­tique ? — si ce n'est, comme l'indique Lacan à la fin de sa conférence à Genève, que « c'est par le biais de la jouissance spécifique qu'il a dans sa fixation qu'il faut toujours viser à aborder le psychosomatique ». Il faut chercher dans la satisfaction le principe causal du gel, de l'holophrase. Car l'inconscient, en cette affaire, ne peut servir qu'à transformer le phénomène psychosoma­tique en symptôme, en faisant en sorte que l'Autre en question n'y soit plus seulement le corps propre.

Il s'agit donc pour nous de montrer en quoi la réponse psychosomatique mériterait de devenir une question sur le désir.