les adieux à la reine. contribution de Nadine Briant

« Les adieux à la reine »  Benoît JACQUOT

 

Une bonne surprise, une merveille cinématographique ! Je n’ai pas vu le temps passé ni ne me suis ennuyée tant l’auteur, Benoît JACQUOT, a l’art de vous tenir en éveil, de vous tenir en haleine. Un film tout en tension et d’une grande finesse qui vous maintient attentive et en alerte face au drame qui se déroule sous vos yeux. Un double drame, celui de la révolution et des coupeurs de têtes, aristocrates en proie à une terreur mortelle et dont l’issue fatale est certaine, mais aussi, celui d’une histoire d’amour de femmes,  terrible parce que cruelle.                                                                                                                                Elles sont trois, la reine et sa maîtresse, et l’héroïne du film, la petite liseuse  de son altesse. Elle aime cette femme, fait tout pour lui plaire. La reine le sait et, sans pitié ni considération allant jusqu’au rejet des sentiments, insensible à cet émoi sensible, elle use de la liseuse pour protéger la vie de celle qu’elle aime. Elle lui demande de se vêtir de la plus belle des robes  de sa maîtresse qui elle prend, celle d’une servante, dans sa fuite pour la Suisse. Jusqu’au bout de son adoration, dévotion et aveuglement amoureux, elle cède à la volonté de la reine mais jamais sur son désir, celui de l’aimer jusqu’à lui offrir sa vie.                                                                                                                                                                                   Elle est sa servante, sa liseuse intime, son amante secrète mais toujours refusée de la reine. Elle conclut dans une phrase puissante et sonore ; y nomme sa vérité, son propre sacrifice : « Je suis la liseuse de la reine. Demain je ne serai plus rien. »

Benoit JACQUOT est un réalisateur extraordinaire. Il y a quelque chose de lacanien chez lui. C’est cette histoire d’amour avec la révolution pour toile de fond, et la façon dont le film est tourné qui m’inspire cette réflexion.                                                                                                                                  Chaque scène est presque la répétition de la scène précédente mais toujours à une nuance près. Un évènement survient. Les soubresauts de la révolution bousculent le rythme des âmes de la cour de Versailles. On y découvre les rites et les usages quotidiens, la place et les tâches de chacun autour du roi et de la reine. Une vie rythmée, codifiée aux conventions fidèles. Pourtant, dans cette monotone vie aristocratique, un élan brusque et vital exalte et anime tout ce beau monde organisé. Celui de guetter, de surprendre, ne serait-ce que dans l’éphémère de l’instant, le couple royal. De le voir, tout simplement. Ils sont là, se meuvent et s’agitent quand apparaît le roi. Ils sont  là, tous suspendus à cette vision au goût de l’oracle, de la divinité sacré. Toute leur vie ne tient qu’à cette image et à la parole du roi. Sans lui et sans la reine, ils ne sont  - eux aussi - plus rien. Un double drame, une double prophétie.                                                                                                                                                          Seule la maîtresse a rompu les amarres à cette vie soumise. Cette femme est  libre, libre de toutes les conventions, sans concession ni sacrifice, aucune idolâtrie. Elle ne pense qu’à elle, certes pour sauver sa peau, mais quel en est le prix ?                                                                                                                     Elle s’assume, seule, sans égard ni souci pour autrui. Elle n’est dupe de rien, ce qui la rend insensible, inhumaine. L’incarnation de l’égoïsme pur pour échapper à un terrible destin. Mais il n’y a plus d’autre, il n’y a plus personne qui compte. Si c’est elle qui tient la reine,  reine qui l’implore et se jette à ses pieds, elle apparait dans toute sa dimension, débarrassée de tous les idéaux, oripeaux et apparats sociaux, sans affect ni état d’âme. Car qu’en est-il de l’amour pour cette maitresse ? Elle qui  n’a qu’une hâte, fuir au plus vite sans remord ni chagrin pour la reine, sans honte ni culpabilité pour la liseuse intime. Une maitresse d’une beauté glaciale en rupture avec le frisson des émotions. Elle apparait nue, brute. On la découvre, non sans éprouver un sentiment  d’horreur, lorsque se dévoile alors ce qu’elle est. Elle n’aime rien. Elle n’aime personne. Elle est, seule, captive de sa propre jouissance.

 Ce film est d’une modernité effroyablement contemporaine. Le regard de l’auteur se porte bien au delà de cette histoire d’amour même si le récit se déroule à une époque révolue. Chacun pour soi est désormais de mise pour satisfaire une jouissance solitaire. Le règne de l’individualisme est aux commandes, sans attention pour le monde qui entoure, sans lien ni affection pour autrui. Deux mondes qui  s’opposent. L’amour de l’autre et le désir de plaire contraste avec l’amour de soi. Le monde des sentiments contre celui d’un individualisme féroce et sans limite dans cette chronique historique. Le  « Tous pour un et un pour tous » noble et fière devise chère aux trois mousquetaires, est ici anéantie. C’est un, et un pour soi tout seul qui gouverne la chose. Il n’y plus d’idéal ; Il n’y a plus d’autre. Mais il y a la petite liseuse, amoureuse de la reine et des livres ; le monde des idées, le monde des pensées dans lequel se mêle les sentiments. Un cœur qui bat et qui palpite dans l’univers sensible des émotions pour l’amour de la reine et des livres au risque d’y perdre la vie.

 A l’encontre du réel de ces femmes lorsque leur monde s’effondre, Il est tout autre du goût des fruits du film « Villa Amalia »  - il me semble -  quand bien même s’agit-il de se libérer d’un certain idéal  et d’un certain mode de vie. « Certain»,  car dans le dénuement de l’héroïne, saisissant  et inquiétant car absolu, il n’est jamais question de sacrifice ni même de se couper du monde, mais de rompre avec un mode d’existence qui ne lui convient plus. Une rupture, radicale et nécessaire,  pour aimer et orienter son désir autrement, et laisser place aux impressions et sensations pour renouer avec de belles rencontres, ne serait-ce que dans la contemplation de la beauté d’un paysage ou la composition  d’une partition, rien que pour le plaisir de se laisser toucher par la douce mélodie d’une jolie phrase musicale allant jusqu’à l’offrir au monde.